Trente ans après le début des grandes convulsions régionales, une lecture sombre et récurrente de l’histoire suggère l’existence d’un schéma : des collaborations politico-militaires entre Congolais et acteurs rwandais qui, selon des observateurs, se termineraient trop souvent par des morts suspectes ou des marginalisations fatales. Ce récit — à la fois accusation morale et avertissement politique — revient aujourd’hui en force à l’adresse de personnalités congolaises engagées aux côtés de Kigali.
L’accusation centrale est simple et implacable : les partenaires congolais seraient utiles pendant la phase de conquête politique et militaire, puis « éliminés » ou écartés lorsqu’ils cessent d’être nécessaires. Le texte qui circule et dont se réclament plusieurs voix de l’opinion publique dresse une liste de figures congolaises mortes dans des circonstances troublantes — André Kisase Ngandu (1997), Laurent-Désiré Kabila (2001), Anselme Masasu, Jean-Pierre Ondekane, entre autres — et oppose ces destins à la longévité apparente de certains chefs rwandais liés aux rébellions, que le texte qualifie d’« architectes » toujours prospères.
Des chercheurs et observateurs interrogés par la presse rappellent qu’il existe, en contexte post-conflit, des phénomènes connus : éliminations ciblées, batailles internes pour le contrôle des ressources, luttes d’influence et tentatives de neutralisation des anciens alliés. Mais ils insistent aussi sur la nécessité d’une distinction fondamentale entre faits établis par une enquête judiciaire et interprétations politiques ou conjoncturelles. Les allégations selon lesquelles une « politique d’État » d’élimination existerait nécessitent des preuves étayées et des enquêtes indépendantes, soulignent ces spécialistes.
Le récit qui circule aujourd’hui ne se contente pas d’énumérer des noms : il formule un avertissement direct aux élites congolaises contemporaines — citant explicitement des personnalités engagées dans des alliances ou des entreprises politiques rattachées au mouvement RDF/M23 — et les exhorte à mesurer le risque personnel et national d’un tel alignement. « Regardez le sort de vos prédécesseurs », martèlent les textes militants ; « tirez les leçons ou rejoignez leur panthéon funèbre », ajoutent-ils dans un registre plus métaphorique.
Du côté des acteurs mis en cause, la réponse publique demeure variable : certains rejettent ces lectures comme des théories conspirationnistes, d’autres appellent au dialogue et à la recherche de solutions politiques pour l’Est du pays. Les autorités judiciaires et les institutions de droit devraient, si elles entendent lever le voile sur ces allégations lourdes, impulser des investigations transparentes et protégées des pressions politiques.
Au-delà des noms et des accusations, c’est la question de la souveraineté et du contrôle des ressources qui transparaît. Pour de nombreux Congolais, la répétition des destins tragiques nourrit une défiance ancienne : quand la légitimité nationale s’appuie sur des soutiens externes pour atteindre le pouvoir, il existe un risque réel que les gains se transforment en piège. L’enjeu n’est donc pas seulement personnel mais structurel : comment garantir que la vie politique nationale ne soit pas soumise à des logiques extérieures de domination et de prédation ?
Les appels à la prudence et à l’indépendance politique se multiplient dans l’opinion. Ils invitent les responsables congolais à mesurer les coûts — politiques, moraux et humains — de certains partenariats, et demandent aux institutions nationales et internationales de documenter, enquêter et, le cas échéant, sanctionner les crimes avérés. Sans enquêtes crédibles et sans réparations pour les victimes, les mémoires resteront en l’état : une longue liste de morts qui alimente la défiance et la peur.
En définitive, l’histoire contée par ces textes agit comme une injonction : la politique n’est pas un jeu sans conséquence. Ceux qui s’engagent aujourd’hui dans des alliances controversées doivent savoir qu’ils s’exposent à des risques qui dépassent la simple carrière — et que la mémoire des disparus continuera, tant qu’elle n’aura pas été pleinement éclaircie, de jeter une ombre pesante sur l’avenir politique du pays.