Nouakchott – Quinze ans après la signature de l’accord de pêche conclu entre la Mauritanie et la Chine, les conséquences se font lourdement sentir sur les côtes du pays. Loin des promesses d’investissement et de développement, les pêcheurs artisanaux mauritaniens voient leurs ressources halieutiques s’épuiser, leurs revenus fondre, et leur avenir s’assombrir.
Un accord controversé dès le départ
En juin 2010, Nouakchott signait un contrat de 25 ans avec la société chinoise Poly Hong Dong Pelagic Fishery, ratifié un an plus tard. Le texte prévoyait un investissement de 100 millions de dollars pour la construction d’un quai et d’usines de farine et d’huile de poisson à Nouadhibou. Mais très vite, des voix se sont élevées pour dénoncer un accord déséquilibré, exemptant l’opérateur chinois de droits d’importation et ne garantissant aucun contrôle sur l’exploitation des ressources marines.
L’adoption du texte au Parlement s’était déroulée dans une atmosphère tendue : des pêcheurs en colère avaient jeté des œufs sur les députés favorables au projet, tandis qu’une partie de l’opposition boycottait le vote.
Des stocks de poissons décimés
Aujourd’hui, les critiques se vérifient sur le terrain. Octopus, mulets jaunes et autres espèces autrefois abondantes sont devenus rares. « Nous pouvons passer des jours entiers en mer et revenir bredouilles, car les Chinois sont passés avant nous », confie Ould Sidi, pêcheur issu d’une famille qui pratique ce métier depuis des générations.
Contraints d’aller toujours plus loin en mer, les pêcheurs artisanaux affrontent désormais des conditions plus coûteuses et plus dangereuses, menaçant la pérennité d’une activité qui fait vivre directement ou indirectement près de 300 000 Mauritaniens.
L’essor contesté des usines de farine de poisson
La transformation locale du poisson en farine et en huile, destinées à l’exportation vers l’Asie et l’Europe, est au cœur des critiques. À Nouadhibou, plus de 550 000 tonnes de poisson sont traitées chaque année dans une trentaine d’usines, auxquelles s’ajoutent une dizaine d’autres dans le sud du pays.
« La Mauritanie compte trois fois plus d’usines de farine de poisson que le Maroc, alors que notre littoral est deux fois plus court », déplore Aziz Boughourbal, directeur de Mauritanian Holding Pelagic. Outre la raréfaction des ressources, ces installations entraînent des nuisances environnementales : pollution, destruction de la biodiversité et chute de l’activité touristique.
Un enjeu de souveraineté alimentaire
Pour beaucoup de Mauritaniens, la colère est vive : « Les Chinois volent nos poissons pour nourrir leurs porcs alors que notre peuple manque de quoi manger », s’insurge Sheikh Muhammed Salim Biram. Les familles, qui dépendaient traditionnellement de la consommation et de la vente locale du poisson, se retrouvent marginalisées face à un secteur de plus en plus dominé par des intérêts étrangers.
Greenpeace Afrique et plusieurs organisations locales appellent les autorités à « protéger, conserver et maintenir » les ressources marines, essentielles à la sécurité alimentaire et à l’économie nationale.
Une question cruciale pour l’avenir
Alors que l’accord doit encore courir dix ans, la question de son renouvellement inquiète. « Tant que les Chinois seront présents, la pêche mauritanienne est dans une impasse », avertit un pêcheur de Nouadhibou. « Les autorités doivent revoir leur politique et reconnaître notre contribution au développement socio-économique du pays. »
Face à cette pression sociale et aux risques écologiques croissants, le gouvernement mauritanien est désormais sommé de trancher : protéger les intérêts des pêcheurs locaux ou poursuivre une coopération qui profite surtout aux capitaux étrangers.